Le billet de Renée SCHANEN

L’IA, ma confidente

Seule le soir chez elle, Samantha V. échange avec une intelligence artificielle auprès de qui se confier sans tabou ne pose aucun problème. Elle lui répond avec douceur, sans jugement et une bienveillance constante, presque troublante.

Peu à peu, l’habitude s’installe, elle lui transmet ses doutes, ses journées et ses failles. L’IA devient une présence, une amie telle une confidente.

Mais derrière cette relation sans heurts se cache une question essentielle : que sommes-nous en train de remplacer ?

Car cette proximité nouvelle n’est pas anodine. Elle glisse insidieusement vers une dépendance. Une dépendance affective où l’humain, imparfait, imprévisible, parfois décevant, cède la place à une machine programmée pour comprendre, rassurer, apaiser. Sans jamais contredire. Sans jamais faillir. Expression de la ‘religion de la réponse permanente ‘ (Cf. Clément CAMAR-MERCIER ‘ la tentation artificielle’ / 2025 Actes Sud).

Rappelons-le : ces applications sont dépourvues d’affect. Elles simulent l’émotion, mais ne la ressentent pas. Elles imitent la présence, mais ne remplacent pas la chaleur d’une épaule sur laquelle pleurer (Cf. Antonio DAMASIO ‘l’intelligence naturelle et l’éveil de la conscience’ / 2026 Odile Jacob).

Et pourtant, certains franchissent le pas. Des femmes, notamment, développent des attachements profonds à ces compagnons virtuels. Jusqu’à brouiller les frontières du réel. Au Japon, Yorina Kano, une femme d’une trentaine d’années, est allée jusqu’à “épouser” un personnage virtuel. Une union symbolique, certes. Mais révélatrice d’un manque bien réel : celui du lien humain. Ou pire, d’un changement, d’une mutation des rapports intersubjectifs

En France, la solitude progresse. Les troubles psychologiques liés à ce phénomène touchent de plus en plus les 30-55 ans. Et les jeunes générations, futur de la société ne sont épargnés. Isolement, fatigue sociale, perte de repères : le terrain est fertile. Dans ce contexte, l’IA apparaît comme une réponse. Un refuge. Un antidote à la mélancolie.

Mais à quel prix ?

Mais n’oublions le contresens qui consiste à traduire le terme anglais ‘intelligence’ qui signifie renseignement par intelligence en français. Ne nous payons pas de mots !

Car, ce que nous prenons pour une solution pourrait bien être une illusion. Une illusion confortable, lisse, parfaitement calibrée. Une illusion où la machine vient combler ce que la réalité ne parvient plus à offrir. Un monde sans conflit, sans rejet, sans effort. Un monde… sans véritable altérité.

Mais c’est ‘oublier’ Emmanuel Levinas et son approche de la philosophie éthique qui place la rencontre avec autrui au cœur du discours. 

Alors que faire ?

Revenir au réel. Aux autres. Aux liens imparfaits mais vivants. Cercle d’amis, engagements associatifs, réseaux professionnels, vie de quartier : les espaces de rencontre existent encore. Ils demandent du temps, de l’énergie, parfois du courage. Mais ils sont irremplaçables.

Et lorsque la solitude devient trop lourde, trop profonde, il reste une autre voie : celle de l’accompagnement humain. Les thérapeutes, eux, écoutent réellement. Avec discrétion. Avec éthique. Avec humanité.

L’intelligence artificielle peut accompagner. Elle ne doit pas remplacer.

Car au fond, ce que nous cherchons, ce n’est pas une réponse parfaite. C’est une présence imparfaite, une présence humaine…

Renée SCHANEN

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